Samedi tout ce qu'il y a de plus calme.
Ni l'Homme ni moi ne parlons de la soirée qui approche, pas envie d'avoir l'air de tout trop prendre au sérieux ni d'avoir l'air de mettre trop d'enjeux dans une simple rencontre. Mais à force de ne rien faire, il est 18h15, c'est la course. Plongeon sous la douche, plus de vingt minutes à me maquiller, envie d'être parfaite. L'Homme ne dit rien mais il sait que je passe à tout casser 15-20 minutes dans la salle de bain, douche-shampoing-habillage-maquillage-brossage de dents compris (et oui, c'est possible), là j'en ressors il est 18h55. Les yeux sur le chrono, il prend ma place, je stresse. Je regarde machinalement Turbo, émission que j'abhorre (pas parce qu'on y voit plus de filles à moitié nues que de voitures mais je classe cette émission dans la même catégorie que Télé-Foot, les émissions radio-bière-foot) mais je me rends même pas compte de ce que je regarde, une clope dans chaque main et deux dans la bouche. Il ressort de la douche, me dit que je peux zapper si je veux, je trouve un rattrapage in extremis « Tu dis que je critique sans connaître, donc là je regarde et après je pourrai critiquer tranquille ». Il fait gentiment semblant de me croire.
Et on part.
Je joue machinalement avec mon téléphone qui fait un bruit de magie à l'ouverture, je l'ouvre et le ferme frénétiquement, je crois que ça l'agace, j'arrête.
Et le temps que l'Homme aille acheter des cigarettes, j'envoie en loucedé à ma mère « on part... je stresse... ». Réponse « Bon courage et bonne soirée à vous 2 ».
On roule, je tripote machinalement le jean de l'Homme, un petit fil est sorti sur le côté extérieur de la cuisse, en arrivant il y a un bon centimètre de décousu. Juste avant d'arriver, « Bon, petit briefing » dit l’Homme. Je flippe déjà, peut-être qu'ils sont bizarres ou hyper stricts, qu'il y a des gaffes à pas faire, des sujets à éviter, que je dois dire des choses, pas d’autres, bref la tension monte d'un cran. « Alors mon frère s'appelle ..., ma belle-soeur c'est ..., mes neveux le plus grand c'est ... et le plus jeune ... Mes parents ben c'est M. et Mme Parentsdelhomme » Il me glisse au passage que le plus jeune de ses neveux est une pile électrique et « débordant d'énergie ». Message reçu, je lui mangerai pas le ventre sinon c'est les parents qui en ont pour deux heures à le calmer. Rien de plus. Bon après tout, peut-être qu'ils sont tout à fait normaux et que j'ai pas de bile à me faire.
Le compte à rebours commence, on arrive.
On passe le portail, on remonte l'allée.
La porte s'ouvre avant qu'on frappe, on est accueillis par un petit môme blond aux yeux bleus, suivi de près par son père, sosie de l'Homme mais avec un bouc en plus ("pas intérêt à trop picoler si je veux pas me tromper de mec moi, tiens"), bisouille aux petits, bise au frère, à la belle-soeur, tentant de repousser au plus tard le moment ou je devrai dire bonjour aux parents, j'ai vachement chaud, moi, tiens... Et faut bien dire bonjour. Enfin, bonsoir. Même pas bégayé. Ai réussi à prononcer mon prénom même si faut avouer qu'ils le connaissaient déjà. J'ai bien tenté de faire la bise au papa qui me tendait la main ("Aïe, peut-être que ça fait trop intime de faire la bise mais en même temps j'avais peur que serrer la main fasse trop distant"), finalement une paire de bises au papa, deux à la maman, moi rouge pivoine, on parlotte de je sais plus quoi, le stress m'a fait oublier une grosse partie des sujets de conversation, on me sert un verre de vin cuit aux amandes, hyper bon, on m'encourage à taper dans les cacahuètes et les apéricubes, on clope.
J'avoue que le contenu de la soirée est assez flou, j'étais dans un état de tension hors du commun mais j'ai bien donné le change. Et pas mal bu, j'en étais à refuser une coupe de champagne pour limiter les dégâts (vous m'imaginez, bien imbibée "Et maintenant, monsieur et madame Parentsdelhomme, je vais vous manger le ventre !!!").
Mais les questions sur ce que je faisais dans la vie, hôtesse à 50h/semaine en ce moment (le père a adoré, il ne vit que par le travail), à quelle heure je me levais le week-end. Euh... vers les midi par là, déception du papa, mais l'Homme me défend, sourire de la maman, sept frères et soeurs ? Mais c'est énorme ! Et tes parents se sont séparés quand ? Et tu l'as bien vécu ? (Vous me voyez dire "Ben non, ça a été la galère, on a eu un peu du mal à se construire et ça m'a coûté huit ans chez la psy" ? donc j'ai répondu que oui on avait eu de la chance), et le « Et tu as quel âge déjà ? » Glups. L’Homme a 28 ans et aura 29 ans cet été. « 21 ans dans l’année » (et hop, je me rajoute un an l’air de rien et sans mentir).
Mais ça s’est bien passé. On avait convenu que si ça se passait mal, je devais placer le mot « amphitryon » dans une phrase pour donner le signal du au-secours-l’Homme-on-se-casse. Heureusement que ça s’est bien passé. Et j’ai marqué des points je crois, l’Homme en a reparlé après. Sa mère fait une quiche du feu de Dieu, avec plus-de-lardons-de-crème-fraîche-et-de-fromage-tu-meurs, je l’avais déjà goûtée (elle en fait par quintaux et en donne à l’Homme) et elle lui dit qu’elle en a dans la voiture pour lui je lui dis que je la connais et lui assure que c’est la meilleure quiche jamais goûtée, sourire de la maman. Vraiment une bonne soirée, on a pu déconner (j’ai attendu de voir le type d’humour pour lancer des vannes, c’est très bien passé).
En partant, la pression est tombée j’étais naze, mais j’ai passé une bonne soirée. J’étais contente.
Je suis contente.
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