Mon papa est à Paris.
Je suis allée le voir chez sa fiancée hier et il m'a prêté un livre.
Les 15 ans des restos du coeur (le bouquin date de 2000).
Il savait que ça me plairait, depuis ma plus tendre enfance je vénère Renaud et Coluche, je connais toutes les chansons de l'un, tous les sketches de l'autre (ou presque...), et même aux périodes les plus critiques de mon adolescence, les posters de l'un et de l'autre trônaient au milieu des Spices Girls et autre 2Be3, comme quoi, tout n'était pas désespéré.
Depuis, j'ai cassé le cadre de Coluche, il est dans mon placard avec Renaud qui n'a jamais eu de cadre et dont les quatre angles paraissent rongés par une souris tant ils ont été punaisés de fois. Maintenant c'est la Joconde qui trône dans mon salon-salle à manger-chambre-cuisine-salle de bain-bureau (vous ai-je déjà dit que mon appartement est minuscule ?) mais c'est une autre histoire.
Je viens de refermer le bouquin.
Je l'ai fini.
Bouquiné en un temps record, 5 stations de métro hier soir, jusqu'à ce que mes yeux se ferment dans mon lit, dans le métro pour venir bosser tout à l'heure, en déjeunant et la journée ayant été calme, au bureau.
Que de souvenirs...
Deux ans de bénévolat à l'Oasis à Nantes (quel beau nom pour un centre des restos, hein ?), mon entrée à 16 ans, presque 17, la maman des restos qui refuse catégoriquement ("ça va pas, non ? Pas de mineures, je te rappelle qu'on est pas face à des tendres mais de gars de la rue"), mais j'avais emmené du renfort. D'abord mon papa qui a bénévolé là-bas quelques années et mon obstination butée, finalement elle a accepté en jetant à mon cher papa "'Reusement qu'elle a été sérieusement pistonnée" puis à un des gars "Jean-Claude, à partir de mercredi, Fantomette est dans l'équipe de jour (ben oui, la nuit faut être majeur), tu ne la quittes jamais des yeux. A n'importe quel moment ou elle tourne les yeux vers toi elle doit voir que tu la regardes, si un type l'emmerde, dans les trois secondes tu es à côté d'elle, tu es son garde du corps, il ne doit jamais rien lui arriver, c'est ta responsabilité, ok ?", Jean-Claude est d'accord, il ne me quittera pas d'une semelle les deux années qui suivront (du moins, les moments que je passerai là-bas).
Le premier mercredi, j'arrive à 12h15 en ayant couru comme une dératée après les cours, tout est prêt de l'autre côté du bar, les entrées en place, les plats chauds dans la cuisine, les corbeilles de pain avec la bouteille d'eau et les gobelets sur chaque table, la table est mise, on mange tous ensemble, je découvre l'équipe et mon bénévole préféré : Papi Jacques, 76 ans, il a fait la première saison avec Coluche et n'aura de cesse de me la raconter devant mes yeux chaque fois plus émerveillés. On est aux cafés tous les deux. On débarrasse tout, Gepetto (je crois que son vrai prénom est Jean-Maxime ou Jean-Maxence mais la ressemblance est frappante...) se met à la vaisselle, les gars se pressent devant les portes, 13h pétantes, les portes s'ouvrent. Eux connaissent la chanson, ils demandent, on les sert, à 14h le service café est ouvert et là c'est parti, on en sert des dizaines, le sucre est sur le comptoir, le lait dans le frigo, ils n'ont qu'à demander, tout est là, il y a du thé et du chocolat chaud (ou froid pour une des nanas qui picore comme un oiseau et boit plein de chocolats froids). Papi Jacques me dit "lui c'est un petit café avec un sucre, lui c'est café noir, lui il a le droit d'en prendre deux il ramène celui de Rital" et effectivement, il les connaît bien ses gars... Et les gars parlent.
Beaucoup.
Je les écoute, ne les interromps pas. Je leur donne un café, un je prends la tasse, deux je verse, trois je tends, cinq secondes par café. J'ai l'impression que je viens de leur offrir la Lune. Ils remercient comme jamais, sourient, me demandent ce qu'une gamine comme moi fout là et embrayent sur tout et rien.
Un jour, une môme me demande un chocolat chaud (je ne sais pas quel âge elle a, seule certitude, elle n'est pas majeure), je m'en fais un aussi et m'appuie sur le comptoir pour le boire avec elle. Elle me demande mon âge, je lui dis et elle me répond "Moi aussi j'ai 17 ans, mes parents m'ont foutue dehors parce que je sortais avec un arabe. Tu vois, on a le même âge, les mêmes rêves, j'ai grandi trop vite, si t'es là c'est que toi aussi, on se ressemble même un peu tu vois. Mais on n'est pas du même côté du comptoir" Je ne peux rien lui répondre, tout a été dit. Elle ne dit plus rien, remue frénétiquement son chocolat, le laisse refroidir en retenant des larmes, si je lui parle, elle va pleurer, ce n'est pas le moment. Quelques minutes s'écoulent. Puis elle respire un grand coup, son visage se referme, elle boit son chocolat, me demande si je serai là mercredi prochain, j'acquiesce, "bon, ben merci pour le chocolat, à mercredi, salut". Je ne me souviens pas de son prénom.
Jean-Claude ne me quitte pas des yeux. Jamais aucun des gars ne m'a manqué de respect. Jamais. Les restos c'est sacré.
Ici, les gens n'ont plus rien, il n'y a qu'eux.
On les tutoie en général, ce tutoiement est une marque de respect, d'existence.
Ils sont là, avec leurs gros chiens, le seul endroit où je n'ai jamais eu peur des chiens. Ici, un chien est dressé, il sert de compagnon, de chauffage la nuit, d'alarme, de protection, ils sont autant attachés à leurs maîtres que leur maître le sont à eux, c'est pour ça qu'ils ne vont pas dans les foyers. En foyer les chiens sont interdits, et ils ne peuvent pas s'en séparer. C'est leur bébé, leur frangin, leur meilleur copain, leur compagnon de galère. Aux restos on a à manger pour les chiens, les restes de la veille (tant qu'il y a de la viande les chiens mangent), ou quand les grandes surfaces ont du surplus de nourriture pour animaux.
J'ai juste appris à ne jamais caresser un chien sans en demander la permission à son maître. Leurs chiens sont des chiens de garde, c'est leur garde du corps à eux.
Une année s'écoule, tous les mercredis pendant l'école, en plus les lundis et vendredis pendant les vacances, Papi Jacques qui en a des choses à me raconter, la plus jeune et le plus vieux bénévole, inséparables. Il n'y a pas beaucoup de femmes dans l'équipe de jour, un mercredi sur deux j'ai droit au machisme mi-déconneur mi-sérieux "Bon, Fantomette, tu passes la conchita, après tout c'est un boulot de gonzesse", on partage, parfois je le fais, parfois je leur renvoie la serpillière, ils le font. Il doit faire pas loin de 200 ou 300 m² notre Oasis !!!
Il y a des types comme Rital. Rital, on ne connaît pas son prénom, peut-être bien que lui aussi l'a oublié. Il est Italien, c'est tout. Rital a été un des caïds de Nantes, toute la drogue qui y était vendue transitait d'une façon ou d'une autre par son réseau. C'était pas un doux. Un jour des "concurrents" en ont eu marre, ils lui sont tombés dessus à dix avec des battes. Rital aurait dû y passer. Urgences, on recolle tout, 8 mois de coma, autant en fauteuil roulant. Il s'en sort. Démarche saccadée, pas mal de séquelles physiques, il parle mal (il a eu la mâchoire fracassée). Mais c'est une crème maintenant. Il est doux, gentil, déconneur, chaque fois que je lui apportais son café (lui il le renverse) il voulait à tout prix me rouler un "p'tit joint" comme il disait ou une clope pour me remercier. Il a trouvé plus fort que lui et a arrêté de déconner. On l'aime bien Rital.
En juin, appel de papa. La maman des restos, Denise est morte. Coup de massue, on est nombreux à la crémation. Très nombreux. Plein de bénéficiaires, on chante la chanson des restos et on finit tous à l'Oasis, moi sur la moto, bien serrée derrière papa. Tout le monde picole un peu, elle en a sorti pas mal de la rue. Mais je parlerai d'elle plus tard.
Serge reprend le flambeau, en novembre j'ai 18 ans. Je lui demande l'autorisation de passer à la nuit. Il me connaît depuis plus d'un an sur le terrain, sait que je peux assurer, il accepte.
Première nuit, il fait un froid hallucinant, vraiment c'est l'horreur, 18h, rendez-vous à l'Oasis, on prépare les sandwiches (jambon / fromage pour les musulmans et les végétariens) on charge le car (notre beau car rouge avec un énorme Coluche à l'arrière) de soupe, eau chaude, lait chaud, café, sandwiches, pain, sucre plus les surplus éventuels selon arrivage : pâtisseries, yaourts, gâteaux, bonbons, fruits,... On mange, on débarrasse, 19h50 pétantes on décolle, on doit être à 20h précises place de la Petite Hollande. Ils sont là. Le premier soir est un peu irréel, on tâtonne, on cherche à comprendre l'organisation, qui est "de sandwiche", "de café", "de soupe", dehors, dedans,... On gèle littéralement. 21h10, on redécolle, on arrive à 21h20 sur la place du Marché de Talensac, d'autres sont là, encore un peu perdue, 22h30 on rentre à l'Oasis, on décharge tout, on nettoie le car, on fait la vaisselle et chaque semaine quelqu'un apporte quelque chose à boire, on s'installe dans le coin bibliothèque, troisième mi-temps, débriefing, on discute de la soirée, de ce qui nous a marqué, on ne rentre pas chez nous le coeur lourd d'un détail, on se dit tout, on dédramatise, on explique. Vers minuit, on décolle, on rentre. Trois ou quatre kilomètres plus tard, mon vélo et moi arrivons chez mes parents. Je me couche. Les yeux ronds comme des soucoupes à regarder le plafond. Je ne dors pas. Ils sont encore dehors à avoir froid. Et moi je suis là dans ma grande chambre à moi, dans mon grand lit, sous ma couette bien chaude à écouter le vent siffler dehors. J'ai presque honte. Et cette maman avec son bébé, elle aussi elle est dehors. Et le grand, là qui fanfaronnait, il doit avoir froid. Et celle de presque mon âge qui avait les yeux tristes...
Il m'aura fallu plusieurs fois pour m'endormir sereinement avec le sourire, consciente de leur situation nulle mais aussi consciente que je n'y peux rien, que pendant deux heures et demie, on a parlé, ri bu, mangé, déconné, qu'on s'est amusés ensemble et que je n'y peux rien, moi si ils sont dehors. Mais je peux juste les aider à rendre ça un peu moins pénible. Ce que j'essaie de faire tous les mardis.
Depuis que j'ai quitté Nantes je n'ai pas repris les restos mais je compte bien recommencer. J'ai du mal à ne plus le faire...
"Moi je file un rencart à ceux qui n'ont plus rien
Sans idéologie, discours ou barratin
On vous promettra pas les toujours du Grand Soir
Mais juste pour l'hiver, à manger et à boire
Aujourd'hui, on n'a plus le droit..."
Ben tu vois Michel, 20 ans après on y est encore
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