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Mardi 31 janvier 2006
 

Des moments ou des phrases qui me plaisent, le genre de choses qui fait voir la vie en rose.

 

D'abord la série des phrases d'Ève, elle est très prolixe en ce domaine...


“Bonjour maman bateau, bonjour papa poisson !” à table, debout sur sa chaise, sans raison apparente, 3 ans à l’époque.

"Je trouve que c'est triste alors je fais tomber mes larmes" devant de DVD de l'enfant ours

"Papa tu peux m'aider avec tes costauds ?"

"On dirait qu'il y a du brouillon dehors", il neigeait

"Une docteuse c'est une fille docteuse"

"C'est fait en quoi les doudous ? En amour !"

"Quand je serai grande je serai bébé sister"

"Ma maîtresse elle s'appelle Michelle ma belle" elle a toujours aimé les Beatles

"Non, je veux une glace à léchure" et pas une en pot...

 

“Si tu continues tes conneries je sors mes instruments à bourjoufler la gliture” Papa à chacune de mes/nos conneries, on y a cru longtemps aux instruments à bourjoufler la gliture.

 “Bah... Moi j’dis ça, j’dis rien...” Mon frère. 

“Je vais t’envoyer un coup de pied au cul, tu vas valser au plafond et tu pourras pas t’asseoir pendant trois semaines” Papa à table un soir où j’avais fait une connerie. Fou rire en chœur de nous trois, papa furax et vexé de voir son autorité ridiculisée nous envoie au lit et mange tout seul. Quand il monte se coucher on rigole encore.

“Je demande l’asile politique à la baignoire”, moi rentrant d’une soirée trop arrosée. Réponse affligée de l’auteur de mes jours “Ouais, va cuver, prends un bain et je veux pas tant que tu es pas en meilleur état”. J’ai eu honte. Mais honte...

Un copain de classe décédé il y a 4 ans. Lise, 4 ans à l’époque “Il est mort ?” moi “oui” réflexion de la petite. Puis l’évidence la frappe “Mais... Mais alors c’est un prince maintenant !”. C’est con mais j’allais mieux après ça.

“Mérit’rait d’être catho tell’ment il est con cui-là” mais je ne me souviens plus de l’auteur...

“Nous, notre grand-mère, c’est Mamie Nova” Ma grande sœur et moi à l’école quand on était petites.

Papa : “Waxa grebo” nous trois en chœur : “Brastigu !!!”. Non, ça ne veut rien dire.

On avait appris par cœur les multiples de 17 (17, 34, 51, 68, 85, 102, 119,...) ainsi que le carré (289) et le cube (4913) qu’on répétait négligemment quand histoire de flamber un peu devant ses collègues scientifiques papa nous le demandait.

Des semaines que je ne l’avais pas vue, Biquette, depuis la mi-août, depuis son départ en Angleterre, quoi… Quelques furtifs échanges, peu de mails, peu de coup de fils, pas facile de s’appeler et elle avait un accès plus que restreint à internet. Mais bon… Samedi 24 décembre au matin, moi à Nantes en famille faisant les ultimes courses de Noël avec une de mes sœurs, le portable qui sonne, le prénom de son fiancé qui s’affiche à l’écran. C’est elle ! Elle est à Paris, y reste deux jours. Manque de chance, je suis à Nantes et y reste encore quatre jours… Bon, ben raté. Un peu déçue mais pas grave. Bref, Noël se passe, tranquillement. Lundi matin, Bastien m’appelle en me disant qu’elle est repartie mais qu’elle lui a laissé un cadeau pour moi. Quand je vous disais qu’elle était chouette… Je lui propose qu’on se voie dans l’après-midi, je dois aller en ville, il me dit qu’elle lui a laissé mon adresse avec un plan tout ça et qu’il n’est pas loin donc qu’il se propose de passer chez moi ! Adorable, non ? J’accepte, prépare du café et me plante devant le PC en attendant… Une sœur braille « Apoyakelkunpourtoidanlentrée !!! » Je vais dire bonjour à Bastien. Et c’est elle qui est là, dans l’entrée, un paquet à la main !

Arrivé en France il y a un an et demi (en même temps que moi à Paris), on est devenus amis et je l’ai un peu aidé à apprendre le français. Enfin, les mots la grammaire, tout ça, aucun souci mais plus les expressions populaires, l’argot et tout ce que les professeurs vous apprennent rarement en cours. Dont l’expression « ramasser quelqu’un à la petite cuillère », plus quelques vacheries comme « atchoumer » ou « avoir la chair de poulet » et autres. Un jour de blues, je l’appelle, le moral dans les chaussettes, lorgnant avec envie la Seine, bref un jour ou ça va pas. On a rendez-vous. Il arrive, me tend fièrement… une petite cuillère ! J’en ai rigolé trois jours…

Le tout en une soirée.

J’avais rendez-vous, j’étais en avance ou en retard et je commence à réfléchir en me disant que décidément, le temps passe très vite. L’horloge en face de moi se casse, l’aiguille qui était sur le trois, tombe sur le six. A la seconde où j’ai pensé ça.

La personne avec qui j’avais rendez-vous me parle d’un film qu’il avait adoré, coin de rue suivant, l’acteur principal prenait un verre en terrasse.

On s’assied au bord d’une des fontaines de l’Hôtel de Ville, je lui dis que j’aime bien Paris car c’est une ville où tout peut arriver. Un jeune homme déguisé en Brice de Nice surgit et plonge en body-board dans la fontaine.

On repart un peu éclaboussés, un peu plus tard je lui répète que Paris est une ville où tout peut arriver. Au coin de la rue apparaît un copain avec qui j’étais en cours deux ans plus tôt à quatre cent kilomètres de là.

Quelques jours plus tard, à Nantes, je raconte cette soirée à une amie en terrasse d’un café, rendue au moment où l’ancien copain de lycée apparaît au coin de la rue, il apparaît justement au coin de la rue. Séjour suivant à Nantes, je l’ai recroisé par hasard.

par Fantomette publié dans : Moments qui font rêver
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Dimanche 29 janvier 2006

A force de la voir traîner un peu partout j'ai fini par l'attrapper.

Non, c'est pas la grippe aviaire.

Ni la grippe tout court d'ailleurs.

Mais la liste des "7 choses"...

Ai failli ne pas y répondre. Y ai répondu en pensant qu'il me faudrait une quinzaine de minutes à tout casser.  Ai tout cassé. Y ai passé deux heures.


7 choses que vous voulez faire avant de mourir :

-parler tout plein de langues

-avoir voyagé un peu partout

-avoir l'esprit moins encombré

-faire du bien autour de moi

-savoir reconnaître les étoiles et les constellations

-avoir réglé mes dettes

-des bébés



7 choses que vous faites bien

- le café croustillant

- les gâteaux ratés

- dormir

- rire

- être gentille

- la cuisine à condition d'en prendre le temps

- des câlins à mon chat



7 choses que vous ne savez/pouvez pas faire

- m'organiser correctement

- regarder les gens autour de moi dans la rue

- exprimer ce que je ressens

- maintenir mon chez moi rangé plus de 24h

- être complètement lucide

- toucher mon nez avec ma langue

- faire semblant


7 choses qui vous attirent dans le sexe opposé

- les pieds sur Terre, être plus rationnels que nous

- ils peuvent attrapper ce qu'il y a en haut des armoires

- être dans leur bras

- le sens de l'humour

- l'excès

- un côté protecteur

- pouvoir surenchérir sur mes vannes minables et ne pas se moquer de moi tout de suite


7 choses qui vous attirent chez le même sexe

- Pouvoir très sérieusement analyser et décortiquer le moindre comportement ou la plus insignifiante des paroles

- les soirées nanas où ça jacasse

- leur façon parfois un peu ridicule d'avoir un point de vue et un avis sur tout

- pouvoir pleurer devant elles

- les futilités et la superficialité qu'ont même (voire surtout)  les femmes très intelligentes/cultivées

- mes copines

- les conseils minables qu'on suit jamais et qu'elles suivent jamais mais qui sont toujours agréables à entendre


7 choses que vous dites souvent

- Tu mourras dans d'atroces souffrances (quand on me fait une crasse)

- Tous des salauds (à prendre au 8ème degré)

- J'adore jurer et employer des mots qui feraient me renier mon père

- Et merde on n'est pas dimanche

- Ma parole (vieux tic de langage dont je n'arrive pas à me défaire)

- Euh... T'es sûr(e) qu'on n'est pas dimanche ?

- Arrêêêête de miauler à 2h du mat, Divine !


7 béguins pour des célébrités

- Roberto Benigni, mon homme idéal, l'homme parfait où dois-je signer ? Promis, je lis pas les petits caractères en bas du contrat. Sans déconner, depuis que j'ai vu La Vie Est Belle, je suis amoureuse de Giosuè, son personnage.

- Benabar

- Renaud dans sa vingtaine

- Johny Depp mais ça relève du pur fantasme

- Gad Elmaleh

- Ben Affleck

- Marilyn Monroe, la féminité absolue

par Fantomette publié dans : Morceaux de la vie de tous les jours
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Samedi 28 janvier 2006

Chouette retour en arrière hier... Appel vers 14h, ma cousine que je savais être à Paris pour ses études depuis septembre mais on n’avait pas eu l’occasion de se voir. Elle arrive prendre le thé à la maison, on parle de tout et de rien. Et on se rappelle. Elle et sa soeur ont été adoptées il y aura 15 ans cet été, 15 ans... Elles étaient toutes petites, nous aussi d’ailleurs mais bon. Elle bafouillaient quelques mots d’anglais mais ne parlaient pas français et nous ne parlions pas éthiopien. Alors ma soeur et moi avons répété religieusement “This is a present for you” pendant des heures. Nous avions nos belles robes, notre petit paquet à la main, un gilet pour chacune. Elles les ont portés jusqu’à ce que les manches leur arrive au niveau des coudes et le bas au dessus des côtes. Nous avons bredouillé nos quelques mots en tendant les paquets, fait de la balançoire Presque surprises de voir des petites filles noires, dans la petite ville où on est nées il y en a si peu. Mais bon, finalement, elles n’ont pas l’air si différentes de nous, excepté cette langue étrange qu’elles parlent entre elles, ça ne ressemble à rien de connu mais c’est impressionnant, elles ont l’air de se comprendre ! Mais bon an mal an, on se comprend un peu et elles ont plutôt l’air sympas malgré leur timidité et leur langage bizarre. Et puis vous dîtes à un enfant de cinq ou six ans qu’il a deux nouvelles cousines qui vont arriver par le prochain vol en provenance d’Ethiopie, ça lui paraît presque normal, les secrets de la conception des bébés n’étant pas tout à fait assimilés. Et elles ne sont pas de la même couleur, il paraît qu’il y a beaucoup de soleil en Afrique, elles ont du vachement bronzer pour être aussi noires. Mais c’est chouette d’avoir des nouvelles cousines qui arrivent déjà de notre âge et avec qui on peut jouer tout de suite, ce ne sont pas des bébés qui doivent grandir avant de pouvoir jouer. C’est plutôt sympa ! Nous on est fières à l’école à la rentrée ! On a des nouvelles cousines et en plus, elles sont noires ! Il y en a qui ne nous croient pas. Oui mais nous on a les photos. Oui mais “ça se peut pas que ça soit ta cousine”. Pfff, bande de jaloux. On grandit ensemble, on s’éloigne un peu, on se croise aux repas de famille ou en ville mais même si on ne se voit pas très très souvent, le lien reste fort.

Et là, elle débarque chez moi, me raconte. Ces quinze années, le retour en Ethiopie à plusieurs reprises, la grande soeur là-bas, la maison, la famille biologique, la famille adoptive, la vie de ses parents biologiques, la marraine, les voisins, la double histoire en fait.

Quelle richesse. Elle est là, si française et si éthiopienne. Quand on y pense, c’est incroyable. Une histoire familiale plutôt triste. Et les voilà. Dans leur jolie robe du dimanche, des tresses plein les cheveux, comme des petites antennes d‘extra-terrestres qui bougent dans tous les sens à chaque mouvement. Les robes à fleurs ont laissé la place aux jeans et les tresses aux dread locks.

Mais c’est vraiment les mêmes qu’il y a quinze ans, en fait, comme nous, je trouve ça magique.

par Fantomette publié dans : La famille
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Vendredi 27 janvier 2006

Parfois on ne devrait pas se lever.

Il fait encore nuit, la couette est chaude; le chat roulé en boule entre l'épaule et le cou ronronne juste ce qu'il faut pour attendrir sans déranger.

Le réveil a sonné.

Déranger le chat, appuyer sur "snooze" et rattrapper le rêve, replonger dans le nid moelleux, refermer les yeux et faire semblant de se rendormir. Ces moments volés à la journée, l'estimation précise faite en quelques secondes du temps qu'il reste à dormir (neuf minutes entre deux sonneries), du temps qu'il faudra pour se préparer, de ce qu'il faudra sacrifier pour dormir encore neuf minutes.

Le sèche-cheveux restera au placard, tant pis s'il fait froid dehors avec les cheveux mouillés, cinq minutes en plus. Le café ne sera pas pris assis confortablement mais préparé avant la douche le temps qu'il refroidisse et bu en vitesse entre l'habillage et le maquillage, cinq minutes de plus. La vaisselle du petit déjeuner sera faite ce soir (trois minutes), le lit  plus tard (deux minutes). Les vêtements ont été préparés la veille (de longues minutes de perplexité devant le placard ouvert de gagnées). Le petit déjeuner des matins difficiles est prêt, des petits pains aux noisettes et des briques de jus d'orange. La gastronomie est un peu mise à mal mais c'est pratique pour déjeuner dans le métro en vitesse et se brosser les dents en arrivant au bureau (presqu'un quart d'heure). Ah oui, penser à mettre la brosse à dents et le dentifrice dans le sac.

Un peu plus d'une demi-heure de gagnée. Le réveil peut re-sonner quatre fois. Plus ce serait improbable et trop risqué.

Se lever en vitesse, allumer simultanément la lumière et la télé branchée sur les chaînes musicales, plonger sous la douche (oublier le café). La tentation de paresser sous l'eau chaude est intense, résister est tellement difficile. Propre et sèche, heureusement que les vêtements sont prêts, sauter dedans, vérifier que le tee-shirt est bien à l'endroit, les cheveux à démêler, le maquillage hâtif, le petit déjeuner dans le sac, la brosse à dents aussi, check-up: cigarettes, feu, carte orange, portefeuille, agenda, clés, mp3, portable, tout est là. Et dehors.

Il fait très froid, comme tous les matins, se dire que c'est ridicule de traîner autant, que le réveil n'est pas si difficile, qu'il a encore fallu courir pour être prête.

Recommencer demain...

par Fantomette publié dans : Morceaux de la vie de tous les jours
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Jeudi 26 janvier 2006

Mon papa est à Paris.

Je suis allée le voir chez sa fiancée hier et il m'a prêté un livre.

Les 15 ans des restos du coeur (le bouquin date de 2000).

Il savait que ça me plairait, depuis ma plus tendre enfance je vénère Renaud et Coluche, je connais toutes les chansons de l'un, tous les sketches de l'autre (ou presque...), et même aux périodes les plus critiques de mon adolescence, les posters de l'un et de l'autre trônaient au milieu des Spices Girls et autre 2Be3, comme quoi, tout n'était pas désespéré.

Depuis, j'ai cassé le cadre de Coluche, il est dans mon placard avec Renaud qui n'a jamais eu de cadre et dont les quatre angles paraissent rongés par une souris tant ils ont été punaisés de fois. Maintenant c'est la Joconde qui trône dans mon salon-salle à manger-chambre-cuisine-salle de bain-bureau (vous ai-je déjà dit que mon appartement est minuscule ?) mais c'est une autre histoire.

Je viens de refermer le bouquin.

Je l'ai fini.

Bouquiné en un temps record, 5 stations de métro hier soir, jusqu'à ce que mes yeux se ferment dans mon lit, dans le métro pour venir bosser tout à l'heure, en déjeunant et la journée ayant été calme, au bureau.

Que de souvenirs...

Deux ans de bénévolat à l'Oasis à Nantes (quel beau nom pour un centre des restos, hein ?), mon entrée à 16 ans, presque 17, la maman des restos qui refuse catégoriquement ("ça va pas, non ? Pas de mineures, je te rappelle qu'on est pas face à des tendres mais de gars de la rue"), mais j'avais emmené du renfort. D'abord mon papa qui a bénévolé là-bas quelques années et mon obstination butée, finalement elle a accepté en jetant à mon cher papa "'Reusement qu'elle a été sérieusement pistonnée" puis à un des gars "Jean-Claude, à partir de mercredi, Fantomette est dans l'équipe de jour (ben oui, la nuit faut être majeur), tu ne la quittes jamais des yeux. A n'importe quel moment ou elle tourne les yeux vers toi elle doit voir que tu la regardes, si un type l'emmerde, dans les trois secondes tu es à côté d'elle, tu es son garde du corps, il ne doit jamais rien lui arriver, c'est ta responsabilité, ok ?", Jean-Claude est d'accord, il ne me quittera pas d'une semelle les deux années qui suivront (du moins, les moments que je passerai là-bas).

Le premier mercredi, j'arrive à 12h15 en ayant couru comme une dératée après les cours, tout est prêt de l'autre côté du bar, les entrées en place, les plats chauds dans la cuisine, les corbeilles de pain avec la bouteille d'eau et les gobelets sur chaque table, la table est mise, on mange tous ensemble, je découvre l'équipe et mon bénévole préféré : Papi Jacques, 76 ans, il a fait la première saison avec Coluche et n'aura de cesse de me la raconter devant mes yeux chaque fois plus émerveillés. On est aux cafés tous les deux. On débarrasse tout, Gepetto (je crois que son vrai prénom est Jean-Maxime ou Jean-Maxence mais la ressemblance est frappante...) se met à la vaisselle, les gars se pressent devant les portes, 13h pétantes, les portes s'ouvrent. Eux connaissent la chanson, ils demandent, on les sert, à 14h le service café est ouvert et là c'est parti, on en sert des dizaines, le sucre est sur le comptoir, le lait dans le frigo, ils n'ont qu'à demander, tout est là, il y a du thé et du chocolat chaud (ou froid pour une des nanas qui picore comme un oiseau et boit plein de chocolats froids). Papi Jacques me dit "lui c'est un petit café avec un sucre, lui c'est café noir, lui il a le droit d'en prendre deux il ramène celui de Rital" et effectivement, il les connaît bien ses gars... Et les gars parlent.

Beaucoup.

Je les écoute, ne les interromps pas. Je leur donne un café, un je prends la tasse, deux je verse, trois je tends, cinq secondes par café. J'ai l'impression que je viens de leur offrir la Lune. Ils remercient comme jamais, sourient, me demandent ce qu'une gamine comme moi fout là et embrayent sur tout et rien.

Un jour, une môme me demande un chocolat chaud (je ne sais pas quel âge elle a, seule certitude, elle n'est pas majeure), je m'en fais un aussi et m'appuie sur le comptoir pour le boire avec elle. Elle me demande mon âge, je lui dis et elle me répond "Moi aussi j'ai 17 ans, mes parents m'ont foutue dehors parce que je sortais avec un arabe. Tu vois, on a le même âge, les mêmes rêves, j'ai grandi trop vite, si t'es là c'est que toi aussi, on se ressemble même un peu tu vois. Mais on n'est pas du même côté du comptoir" Je ne peux rien lui répondre, tout a été dit. Elle ne dit plus rien, remue frénétiquement son chocolat, le laisse refroidir en retenant des larmes, si je lui parle, elle va pleurer, ce n'est pas le moment. Quelques minutes s'écoulent. Puis elle respire un grand coup, son visage se referme, elle boit son chocolat, me demande si je serai là mercredi prochain, j'acquiesce, "bon, ben merci pour le chocolat, à mercredi, salut". Je ne me souviens pas de son prénom.

Jean-Claude ne me quitte pas des yeux. Jamais aucun des gars ne m'a manqué de respect. Jamais. Les restos c'est sacré.

Ici, les gens n'ont plus rien, il n'y a qu'eux.

On les tutoie en général, ce tutoiement est une marque de respect, d'existence.

Ils sont là, avec leurs gros chiens, le seul endroit où je n'ai jamais eu peur des chiens. Ici, un chien est dressé, il sert de compagnon, de chauffage la nuit, d'alarme, de protection, ils sont autant attachés à leurs maîtres que leur maître le sont à eux, c'est pour ça qu'ils ne vont pas dans les foyers. En foyer les chiens sont interdits, et ils ne peuvent pas s'en séparer. C'est leur bébé, leur frangin, leur meilleur copain, leur compagnon de galère. Aux restos on a à manger pour les chiens, les restes de la veille (tant qu'il y a de la viande les chiens mangent), ou quand les grandes surfaces ont du surplus de nourriture pour animaux.

J'ai juste appris à ne jamais caresser un chien sans en demander la permission à son maître. Leurs chiens sont des chiens de garde, c'est leur garde du corps à eux.

Une année s'écoule, tous les mercredis pendant l'école, en plus les lundis et vendredis pendant les vacances, Papi Jacques qui en a des choses à me raconter, la plus jeune et le plus vieux bénévole, inséparables. Il n'y a pas beaucoup de femmes dans l'équipe de jour, un mercredi sur deux j'ai droit au machisme mi-déconneur mi-sérieux "Bon, Fantomette, tu passes la conchita, après tout c'est un boulot de gonzesse", on partage, parfois je le fais, parfois je leur renvoie la serpillière, ils le font. Il doit faire pas loin de 200 ou 300 m² notre Oasis !!!

Il y a des types comme Rital. Rital, on ne connaît pas son prénom, peut-être bien que lui aussi l'a oublié. Il est Italien, c'est tout. Rital a été un des caïds de Nantes, toute la drogue qui y était vendue transitait d'une façon ou d'une autre par son réseau. C'était pas un doux. Un jour des "concurrents" en ont eu marre, ils lui sont tombés dessus à dix avec des battes. Rital aurait dû y passer. Urgences, on recolle tout, 8 mois de coma, autant en fauteuil roulant. Il s'en sort. Démarche saccadée, pas mal de séquelles physiques, il parle mal (il a eu la mâchoire fracassée). Mais c'est une crème maintenant. Il est doux, gentil, déconneur, chaque fois que je lui apportais son café (lui il le renverse) il voulait à tout prix me rouler un "p'tit joint" comme il disait ou une clope pour me remercier. Il a trouvé plus fort que lui et a arrêté de déconner. On l'aime bien Rital.

En juin, appel de papa. La maman des restos, Denise est morte. Coup de massue, on est nombreux à la crémation. Très nombreux. Plein de bénéficiaires, on chante la chanson des restos et on finit tous à l'Oasis, moi sur la moto, bien serrée derrière papa. Tout le monde picole un peu, elle en a sorti pas mal de la rue. Mais je parlerai d'elle plus tard.

Serge reprend le flambeau, en novembre j'ai 18 ans. Je lui demande l'autorisation de passer à la nuit. Il me connaît depuis plus d'un an sur le terrain, sait que je peux assurer, il accepte.

Première nuit, il fait un froid hallucinant, vraiment c'est l'horreur, 18h, rendez-vous à l'Oasis, on prépare les sandwiches (jambon / fromage pour les musulmans et les végétariens) on charge le car (notre beau car rouge avec un énorme Coluche à l'arrière) de soupe, eau chaude, lait chaud, café, sandwiches, pain, sucre plus les surplus éventuels selon arrivage : pâtisseries, yaourts, gâteaux, bonbons, fruits,... On mange, on débarrasse, 19h50 pétantes on décolle, on doit être à 20h précises place de la Petite Hollande. Ils sont là. Le premier soir est un peu irréel, on tâtonne, on cherche à comprendre l'organisation, qui est "de sandwiche", "de café", "de soupe", dehors, dedans,... On gèle littéralement. 21h10, on redécolle, on arrive à 21h20 sur la place du Marché de Talensac, d'autres sont là, encore un peu perdue, 22h30 on rentre à l'Oasis, on décharge tout, on nettoie le car, on fait la vaisselle et chaque semaine quelqu'un apporte quelque chose à boire, on s'installe dans le coin bibliothèque, troisième mi-temps, débriefing, on discute de la soirée, de ce qui nous a marqué, on ne rentre pas chez nous le coeur lourd d'un détail, on se dit tout, on dédramatise, on explique. Vers minuit, on décolle, on rentre. Trois ou quatre kilomètres plus tard, mon vélo et moi arrivons chez mes parents. Je me couche. Les yeux ronds comme des soucoupes à regarder le plafond. Je ne dors pas. Ils sont encore dehors à avoir froid. Et moi je suis là dans ma grande chambre à moi, dans mon grand lit, sous ma couette bien chaude à écouter le vent siffler dehors. J'ai presque honte. Et cette maman avec son bébé, elle aussi elle est dehors. Et le grand, là qui fanfaronnait, il doit avoir froid. Et celle de presque mon âge qui avait les yeux tristes...

Il m'aura fallu plusieurs fois pour m'endormir sereinement avec le sourire, consciente de leur situation nulle mais aussi consciente que je n'y peux rien, que pendant deux heures et demie, on a parlé, ri bu, mangé, déconné, qu'on s'est amusés ensemble et que je n'y peux rien, moi si ils sont dehors. Mais je peux juste les aider à rendre ça un peu moins pénible. Ce que j'essaie de faire tous les mardis.

Depuis que j'ai quitté Nantes je n'ai pas repris les restos mais je compte bien recommencer. J'ai du mal à ne plus le faire...

 

"Moi je file un rencart à ceux qui n'ont plus rien

Sans idéologie, discours ou barratin

On vous promettra pas les toujours du Grand Soir

Mais juste pour l'hiver, à manger et à boire

Aujourd'hui, on n'a plus le droit..."

 

Ben tu vois Michel, 20 ans après on y est encore

par Fantomette publié dans : Fantomette a encore frappé
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Jeudi 26 janvier 2006

On se trouve toujours con à entamer un premier article, quoi dire, tout ça. Je pourrais choisir la simplicité et reprendre le premier de l'ancien blog. Mais c'est plus du tout à jour.

Je suis Fantomette.

La défenseuse de la veuve et de l'orphelin. Enfin... Parfois j'aimerais bien pouvoir sauver tout le monde. Mais bon... Passé deux ans aux restos du coeur, fait des manifs, ai cru en des causes perdues d'avances. Mon père m'appelait Zorro. Pis je me suis calmée. Un peu.

J'aime Amélie Poulain, le café, mes p'tits (et ma grande) frères et soeurs, Baudelaire, les jours de paye, le thé, Cali, Ridan, Birkin, mon minuscule appart que je paye hyper cher au Canal St Martin, mon bébé chat qui commence à ne plus être jeune, Haägen-Dasz, Brassens, Montmartre, le canal St Martin, Yasunari Kawabata, Daniel Picouly, l'odeur des bébés, ces mêmes bébés 25 ans plus tard, quand j'essaie de faire croire aux copains que non, je n'ai pas trop bu, quand ils me bordent parce qu'en fait si, j'ai vraiment trop bu,...

J'aime dans La Belle et la Bête de Cocteau cette réplique "Si vous voulez une gifle, j'en ai plein les mains", quand Brassens chante "Sur sa bouche en feu qui criait "sois sage" il posa sa bouche en guise de baillon" dans La Chasse aux Papillons, dans Alice au Pays des merveilles de Lewis Caroll cette phrase d'Alice "Si le monde n'a absolument aucun sens, qui nous empêche d'en inventer un ?", ou encore cette phrase extraordinaire tirée du dernier bouquin de Justine Levy "Je me suis sentie comme une chenille recalée à l'examen papillon".

Je republierai au fur et à mesure les articles de l'ancien blog, parce que je les aime bien, mais pas tout d'un coup non plus. Et peut-être pas tout, je verrai au fil des jours et des humeurs.

par Fantomette publié dans : Le premier jour
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